Au pays des arc-en-ciel...

Depuis un mois, déjà, le Québec en entier, de même que toute la planète humaine, est en pause. En arrêt obligatoire. En grande réflexion. En grande protection.

Nous sommes tous en lutte contre un si petit ennemi invisible, mais si dévastateur. Un microbe qui s'attaque à n'importe qui, n'importe quand, n'importe où. Un opportuniste expert dans sa catégorie virale. Une bestiole créée par la nature qui, bien malgré elle, semble répondre à sa manière à la grande bêtise de l'homme, soit celle de vouloir tout contrôler. Tout diriger. Tout rentabiliser.

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Dès le tout début du confinement, un mouvement de positivisme s'est installé. La mode de dessiner des arc-en-ciel s'est pointée dans les "baywindows" des maisons où logent des enfants qui n'ont plus d'école, qui doivent rester bien à l'abri dans leur maison.

J'ai tout de suite embarqué dans ce mouvement. Parce que même si X-Boy ne peut pas dessiner, j'ai ressenti le besoin qu'il fasse partie de ce mouvement, qu'il puisse voir, lui aussi, que dans sa maison, on avait l'espoir au centre des priorités, qu'on savait, avec expérience à l'appui, qu'après la pluie, vient le beau temps. J'ai donc sorti mes feutres de couleur, mes "cartrons", mes ciseaux et je nous ai bricolé une magnifique fenêtre qui égaye nos matins chaque fois qu'on lève le rideau sur le monde qui se réveille - ou reste au lit, selon la perception ces derniers temps.

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Ce qui est fascinant, sur notre planète "X", c'est que le confinement n'est pas une idée nouvelle pour X-Boy et moi. En effet, depuis sa naissance, combien de jours consécutifs, de semaines, voire de mois, avons-nous dû rester ensemble bien à l'abri des microbes des autres ? Que ce soit pour préparer une opération, pour éviter une contagion de gastroentérite, pour soulager le gamin de ses maux indescriptibles mais tenaces, j'ai développé cette capacité à "attendre que ça passe", à "accepter que c'est tout, pis c'est de même".

Je me dis parfois qu'enfin, toutes les familles qui nous côtoient comprennent enfin ce que je ressens quand je me sens "prisonnière" de l'état de santé de fiston. Je me sens un peu moins seule dans ma peur de l'autre... Car la peur de l'autre, la peur de cet inconnu nommé COVID19, est entrée dans le coeur de tous les humains en même temps.

La différence en ce moment, c'est que X-Man est avec nous à temps plein. Et à plein temps. Je me sens de fait moins seule avec mes angoisses. Et ça me permet de garder le phare, de garder le cap, de garder le moral. Car mon "Capitaine Haddock d'amoureux" réussit à me calmer quand la tempête m'envahit la tête, quand le déluge de larmes de "j'ai peur que tout le monde meure" se pointe à l'horizon de mes grands yeux bleus.

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Dans ce "tout le monde", il y a tout d'abord X-Boy, puisque le virus ambiant qui se propage impunément a cette fâcheuse manie de s'attaquer directement aux poumons de ses hôtes... Bon, on le répète ad nauseam, les enfants ne sont que légèrement atteints et notre tranche d'âge, à X-Man et moi, n'est pas visée non plus. Mais rien n'est garanti. Dans notre famille médicalement hors-norme, j'ai appris, depuis des années, que tout est possible. Dans le positif comme dans le négatif. Ce que je rêve de trouver dans mes neurones des zones enfin grises... Je m'aperçois que c'est ce qui me manque depuis toujours; la tempérance.

Dans mes scénarios noirs, se pointe la fatalité suivante : le réflexe de protection de X-Boy, lorsqu'il a mal ou qu'il angoisse, c'est de cesser volontairement de respirer. De se mettre en apnée le temps que ça passe. Et ensuite, il reprend son air, comme de rien n'était. Mais si la bibitte sordide lui visitait le corps, serait-il encore maître de ses poumons? Ark-e. Y penser me glace le sang. Et si X-Boy devait être hospitalisé, aurais-je le droit de l'accompagner? Si l'on me refusait l'accès, pourrais-je ne pas mordre et tenter d'égorger le gardien de sécurité? Je ne peux m'imaginer laisser X-Boy seul dans un milieu aussi inhospitalier, mais si c'est un milieu hospitalier. (oh le jeu de mots!)

Et si le virus me rendait visite à moi? Ou à X-Man? Qui s'occuperait de X-Boy? Qui s'occuperait de moi? De X-Man? La peur de la solitude en temps de grand danger me rend dingue quand je m'y attarde...

Car autour de moi, j'en ai vu de ces grandes solitudes. Je vous les raconte.

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Un dimanche après-midi, il y a deux semaines de cela, j'étais confortablement assise avec X-Boy sur le sofa et je parlais au téléphone avec mon frère - un technicien "essentiel" qui répare des respirateurs dans un hôpital réputé de l'Estrie - et au travers de notre fameuse "baywindow", j'ai vu cette triste scène.

Dans un fossé de l'autre côté de la rue, chez notre voisin en oblique, j'y ai vu un jeune adulte qui faisait je-ne-savais-quoi dans la haie de cèdre bordant la rue. Tout en discutant avec frérot, j'observais cette personne qui ne semblait pas du tout dans son assiette. C'est alors que j'ai compris qu'il titubait -tout en tombant - à cause de ses pantalons qui étaient à ses chevilles. Qui plus est, il pleuvait littéralement des cordes à ce moment-là. Donc le jeune, il était en t-shirt, pas de pantalons sur les jambes et clairement en état de détresse psychologique...

Autour de lui, personne. Que de la pluie, du vent et du délire. J'ai tout de go raccroché avec mon frère et j'ai téléphoné à la police. Le répartiteur m'a posé une tonne de questions. Je me suis crue dans District 31 tellement je jouais un rôle sérieux à ce moment-là. Je devais décrire tout ce que je voyais. Et surveiller l'individu qui, au fil des minutes, est venu dans notre cour, s'appuyer sur la Caravan... X-Man suivait la scène lui aussi, prenant grand soin de sécuriser X-Boy dans sa chambre tout en me rappelant de ne pas faire de signes quelconques à l'individu en question pour ne pas qu'il ait l'envie généreuse de se pointer sur notre balcon afin d'entrer dans notre maison décorée d'arc-en-ciel invitants...

Le voisin d'en face est sorti à l'extérieur pour surveiller les allées et venues du jeune homme perdu. Ce dernier s'en est allé dans la cour d'un autre voisin qui, malencontreusement, avait laissé ouverte sa porte de jardin qui donne sur une piscine creusée. Tout de suite, j'ai eu peur que ce jeune se noie... La police est arrivée en moins de 6 minutes après mon appel. Sept voitures se sont installées dans notre petite rue tranquille, les gyrophares allumés et la circulation du boulevard tout près en a même été déviée... Ils en déploient des voitures dans un tel cas? On a tous été bien surpris.

Six policiers ont ensuite encerclé le jeune qui n'avait toujours pas remis ses pantalons et qui continuait de tomber au sol. Ses joues et ses genoux étaient en sang. Et à cause du COVID19, personne n'a osé approcher ce pauvre bougre. Ils sont tous restés à 2 mètres de lui, lui parlant, tentant probablement de le rassurer, d'obtenir des informations, de savoir qu'est-ce qui l'avait mis dans un tel état...

Plusieurs voisins sont également sortis de leurs maisons, parapluies sur la tête, pour voir qu'est-ce qui pouvait bien se passer... Je suis restée bien au sec sur le bord de notre grande fenêtre. X-Man m'avait fait comprendre que je ne serais d'aucune utilité dans cette situation. Et il y avait déjà assez de monde comme ça...

Au bout de 20 minutes, l'ambulance est arrivé. Les ambulanciers ont fait monter le jeune homme sur la civière et l'ont emmené à l'hôpital. Les policiers ont quitté les lieux. Les voisins sont rentrés se sécher.

Puis plus rien.

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Un autre grand drame humain s'est produit dans l'univers de notre Super-Voisin. En effet, sa mère, âgée de 82 ans, a quitté notre planète samedi le 11 avril à 11h00 du matin. Accompagnée de son fils, elle a reçu les huit injections requises pour s'en aller rejoindre son mari et plusieurs de ses amis, partis depuis quelques ou plusieurs années déjà...

Ce petit bout de femme aux cheveux blancs, aux yeux bleus moqueurs et au caractère déterminé, était allemande d'origine et quand elle parlait, on entendait un bel accent germanique heureusement toujours très bien conservé. Cette mère, elle en prenait encore grand soin, de son fils unique. En effet, on la voyait débarquer chez lui plusieurs fois par semaine au volant de sa voiture grise pâle et en très bon état. Elle montait les escaliers à l'arrière très rapidement et rentrait toujours après avoir cogner respectueusement. Dès que les petits-enfants venaient visiter leurs grands-parents - et du même coup leur arrière-grand-mère, on voyait cette s'installer sur le gazon, ballon ou bâton de baseball à la main pour amuser les petits. Tout l'été, on la voyait sortir sur le patio vêtue d'un maillot de bain fleuri et elle faisait quelques longueurs dans la piscine de son fils, question de se rafraîchir et de se tenir en forme. Car elle pétait le feu, la vieille, pourrais-je dire affectueusement.

Chaque fois qu'elle nous voyait, X-Boy et moi, elle nous saluait, nous demandait comment on allait et quand on la croisait de tout près, elle flattait les cheveux de X-Boy en lui répétant à quel point il était beau cet enfant et me répétait que j'étais la meilleure mère du monde... Elle m'envoyait également la main de façon très vigoureuse au volant de sa voiture, chaque fois qu'on la croisait alors qu'on prenait une marche dans le quartier.

L'an dernier, j'ai eu la chance de visiter sa maison avec Super-Voisin, car ce dernier avait absolument besoin d'un outil qu'elle possédait et comme il m'avait accompagnée à un rendez-vous médical auquel je ne pouvais aller seule, j'étais dans sa voiture et "obligée" de le suivre.

La maison de sa mère était briques, bien entretenue et avec au-devant, des plantes et des cèdres bien taillés. D'ailleurs, quand nous étions arrivés, elle était en train de les tailler, ses cèdres. Les mains cachés sous des gants usés et tachés de peinture, elle avait des bouts de branches dans les cheveux et un sourire bien moqueur. Son fils s'était fâché contre elle... Il venait de lui payer un traitement en massothérapie le matin même et elle était déjà en train de se "scraper le dos" dans ses plantes? Elle avait pesté quelques mots en allemand contre lui en me souriant largement et en me disant de ne pas regarder le ménage de sa maison...

Dans sa maison, le décor était resté figé dans les années 80. De gros tapis poilus couvraient le sol, les murs arboraient des couleurs fanées, les boiseries étaient restées naturelles et un ordre méticuleux régnait dans chacune des pièces. Aux murs, on trouvait des photos de son défunt mari. De son fils unique. De ses petits-enfants. Des photos de tous les âges, qui exprimaient de façon logique les valeurs de cette femme que je ne connaissais que de loin.

Au sous-sol, Super-Voisin m'a fait visiter son "atelier de couture". Et là, j'en ai appris sur cette femme de caractère. Couturière de grand talent, elle avait travaillé dans plusieurs endroits et aucun tissu ni aiguille n'avaient de secrets pour elle. Encore aujourd'hui, elle possédait trois machines à coudre industrielles et un magasin "personnel" de tissus divers. Elle était réputée pour être très adroite et rapide. Le contraire m'aurait surpris.

Quand nous avions quitté sa maison, elle était toujours dans ses cèdres, à dire à son fils d'arrêter de s'inquiéter et de profiter de la vie. J'avais hurlé de rire en entendant Super-Voisin me dire, une fois les portes de la voiture closes, à quel point sa mère était une "vraie tête de cochon". Il m'a aussi expliqué, découragé, que sa mère ne faisait RIEN pour s'aider à ne pas avoir autant de douleurs... car elle souffrait, sa vieille mère. En silence et parfois en mots...
Mais surtout en silence et en mots, mais devant son docteur seulement...

Ce silence s'est donc transformé en cancer généralisé il y a de cela deux semaines. Et il a fallu que ce soit en pleine période de confinement... Quand Super-Voisin m'a appris la mauvaise nouvelle, il était en colère car ses enfants, qui étaient très proches d'elle, ne pourraient aller la voir ni chez elle, ni à l'hôpital si elle acceptait enfin d'aller y loger pour ses derniers jours. J'ai partagé sa colère, car s'il fallait qu'on m'empêche de voir un de mes proches qui est mourant, je hurlerais et tenterais de défoncer les portes de l'hôpital à grands coups de poings...

Je voyais que Super-Voisin était conscient que la fin était proche pour sa maman... Je ne savais quoi lui dire, sauf de lui rappeler que la situation actuelle était oui, vraiment injuste, mais que sa seule présence à ses côtés permettrait à sa mère de quitter ce monde en compagnie de sa plus grande réussite, de sa plus grande fierté... et de la seule personne au monde qui ressemblait tant à celui qui avait été son amoureux pendant tant d'années...

***

Vendredi dernier, Super-Voisin m'a écrit un message m'avisant que sa maman avait demandé l'aide médicale à mourir. Qu'elle était heureuse d'avoir pu être maître de son destin jusqu'à la dernière minute. J'ai souri en lisant cette phrase, car je l'entendais s'obstiner avec son fils que c'était "elle qui décidait" et que c'était "non-négociable".

Et j'ai pleuré, doucement, dans les bras de X-Man.

Car désormais, on ne verrait plus passer si souvent cette auto grise devant notre maison. On n'entendrait plus les rires de cette vieille dame qui s'émerveillait tellement devant l'énergie débordante de ses petits enfants. X-Boy ne recevrait plus de douces caresses dans les cheveux de la part d'une femme qui avait tout donné pour sa famille et qui avait connu, je l'ai appris récemment, des périodes de famine et de rationnement dans son Allemagne natale...

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Samedi le 11 avril, à 11h00, Hildegard s'en est allée.

Et dans notre fenêtre remplie d'espoir... s'est logée une fleur de papier aux pétales arc-en-ciel.

3 commentaires:

  1. C’est vraiment agréable de vous lire!
    On s’ennuie de vous lire!
    Portez vous bien!

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    1. Oh, une lectrice!!! Merci BEAUCOUP de vos beaux mots; moi aussi, je m'ennuie de vous écrire! Au fait, votre surnom m'intrigue... on se connaît dans la vraie vie?

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    2. Bonjour, non, on ne se connaît pas! Malheureusement? Heureusement? Pas important!

      Il y a plusieurs années, je suis tombés sur votre blogue. Votre écriture imagée, vos propos empreints de sarcasmes, qui décrivent vos aventures et mésaventures avec votre charmant X-Boy m’ont tout à fait plu. Votre plume m’interpelle! Votre résilience est admirable! C’est ce qui fait que je reviens souvent voir si un nouveau billet est partagé! Donc, vous lire est pour moi un beau moment de mon quotidien!

      Bien à vous!

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