L'espace entre nous

Voilà un titre qui m'inspire de plusieurs façons...

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Voilà un long moment que je ne me suis pas retrouvée seule, assise à mon bureau, devant mon ordinateur alors que X-Boy dort paisiblement (je me croise les doigts!) dans son lit de si bonne heure (il est 20h00) et que X-Man s'éclate avec ses amis de longue date depuis le début de l'après-midi et jusqu'aux petites heures de cette nuit. (Il dort là-bas, ne soyez pas inquiets qu'il puisse prendre le volant la tête trop enivrée de bière, si légère soit-elle...).

Voilà un si long moment, presque trois mois et demi que la solitude, cette vielle copine qui m'accompagne depuis 12 ans déjà, ne m'avait pas autant exigée sa présence en la demeure...

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Depuis le tout début du confinement, la présence constante de X-Man dans la maison me rassurait, me ramenait sur terre, me permettait de garder le fort et je me sentais, pour une rare fois depuis tant d'années, beaucoup moins seule.

Je me réconfortais même de savoir que la planète entière vivait ensemble un confinement, vivait ce sentiment "d'obligation" de s'occuper constamment de "l'autre" comme je le vis depuis la naissance de X-Boy...

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Mais lundi matin, une lassitude m'a soudainement envahie. Alors que le déconfinement se déroule à l'échelle mondiale, que la recrudescence des cas s'affiche, que la crainte d'une deuxième vague se profile, je me suis sentie prisonnière d'un remous envahissant...

J'ai réussi à cerner cet élan émotif au fil des journées. Cela s'avérait être un besoin urgent "d'espace" à nouveau. C'est comme si j'avais été piquée par un moustique qui m'avait transmis le besoin pressant de retrouver le silence dans toute la maison, dans tout mon corps et surtout dans ma tête... 

Mais comment pouvais-je y arriver avec un X-Man en télétravail presque 6 jours sur 7, avec un X-Boy en congé d'école et un voisinage en train de varloper notre terrain pour y installer des foutues clôtures mitoyennes en métal aussi noir comme le désespoir que ressentent les geais bleus et les cardinaux qui ont perdu, à jamais, la haie gigantesque de lilas dans laquelle ils cousaient leurs nids et s'échangeait des prises de becs, littéralement parlant?...

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J'y suis arrivée en en parlant avec X-Man. En lui exprimant clairement et doucement que j'avais un réel besoin d'espace. De solitude. De silence. Car ces derniers jours, X-Boy pleurait une bonne partie de la soirée avant de sombrer dans un sommeil pas assez réparateur et ça m'enlevait des petits bouts d'espoir...

Qui plus est, X-Man passait le 3/4 de son temps en réunions virtuelles et bien qu'il son bureau soit au sous-sol, j'entendais TOUTES ses conversations et ça commençait à me rendre amère... Car j'avais beau essayer de me concentrer pour écrire ou dessiner, rien n'y faisait. Même mes disques préférés n'arrivaient pas à m'apaiser. Mon esprit avait trop d'endroits où se déposer furtivement. Je me sentais envahie par les stimulis de toutes sortes... comme un enfant d'aujourd'hui qui, grâce à des parents-hélicoptères, se voit aux prises avec un agenda ultra-booké et zéro temps libre pour seulement exister...

Il y avait également le fait que lorsque X-Man n'est plus dans son bureau et qu'il revient "parmi nous", il parle... Il parle beaucoup... Ce n'est pas un défaut, mais parfois, ai-je besoin de tout savoir ce qui lui passe par la tête à ce moment précis? Bon... Ceux qui me connaissent diront que je ne cède pas ma place, et je l'admets. Tout de même, X-Man peut gagner haut la main ce genre de compétition!  Et ces derniers temps, de surcroît, il gagne également la palme d'or du plus anxieux des deux anxieux de Ste-Banlieue...

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En effet, étant toujours à la maison, X-Man est replongé dans un état d'hypervigilance assez hallucinant. (Par ailleurs, s'est-il jamais libéré de cet état d'esprit en ce qui concerne son fils? Le doute plane... car il n'a pas eu "sa" thérapie personnelle offerte pas THE Docteur l'an passé...)  

Ainsi, il surveille (et commente à voix haute) TOUS les comportements de X-Boy... Et il me questionne sans arrêt à savoir pourquoi ce dernier chigne, pourquoi il pleure, pourquoi il se tient la tête, pourquoi il se gratte le nez, pourquoi il ne boit pas beaucoup, pourquoi il ne veut pas dormir, pourquoi il cesse parfois de respirer...

À toutes ces questions, je réponds comme je le peux... et ce, avec de plus en plus de lassitude dans le ton et des répliques du style "j'le sais-tu moé, appelle le 911 si tu veux"...qui ont commencé à sortir de ma jolie bouche vermeille... Mmm... je n'aime pas lorsque j'agis ainsi... d'où le fait qu'il me fallait absolument un temps d'arrêt pour trouver le moyen de rassurer un papa-inquiet... au lieu de le faire sentir comme un incompétent en X-Boyeries... 
 
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J'ai également remarqué que X-Boy, étant une fabuleuse éponge émotionnelle, pleure plus souvent quand son père lui tourne autour... Il fait des crises, des apnées et ça devient impressionnant... C'est sûr que son mécanisme de "je veux de l'attention à n'importe quel prix" fonctionne à merveille avec un père très consciencieux et trop à l'affût en ce moment...

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Je me suis donc demandée si X-Boy n'avait pas besoin, lui aussi, d'espace et de silence. Bon là, j'ai l'air de dépeindre X-Man comme étant un "ghetto blaster avec des hauts-parleurs ultra-performants", mais il faut savoir lire entre les lignes...

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J'ai donc osé demander à X-Man de partir chez nos amis ce samedi sans moi. Et sans X-Boy. Comme me l'a mentionné une amie, "je me suis choisie"...

Sur le coup, X-Man a été très surpris, car il sait à quel point j'aime sortir et rigoler avec nos amis. Surtout en ces temps-ci où je me plains de ne jamais voir personne et de m'ennuyer comme les pierres.

Sur le coup, j'ai vu dans les yeux marrons de mon amoureux, la crainte surgir...
La délicate question "Tu ne m'aimes plus, X-Mom?" s'est pointée... question à laquelle j'ai immédiatement répondu en riant...

Car je l'aime de tout mon coeur, X-Man, mais je voulais tout simplement être en mode "sauvage" pour une journée et demie...

Je lui ai expliqué clairement que j'avais un besoin viscéral de me retrouver seule avec X-Boy dans "notre routine à nous deux", comme avant la foutue pandémie... 

J'avais besoin de silence et pour ça, X-Boy, il est un pro de cette discipline... 

J'avais également besoin de voir si le stress de X-Man était une des raisons des pleurs plus fréquents du petit... 

J'avais besoin de voir si X-Boy faisait l'éponge avec moi seulement ? Avec son père seulement? Ou avec les deux ? Est-ce que ce mal-être lui appartenait à lui seul tout simplement?... 

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J'ai également suggéré à X-Man de parler honnêtement avec ses amis. De sortir le méchant, comme on dit. De se lâcher lousse dans la description de son écoeurantite de cette pandémie, des bobos de X-Boy, de ce confinement de merde qui l'empêchait de faire de la route, lui qui a besoin de cet exutoire quotidien pour mener à bien son travail auprès de ses clients.  

Je lui ai suggéré de faire confiance à ses amis, qui, je le sais, en sont de réels. Jamais ils ne le jugeront de s'exprimer, de l'entendre raconter ses angoisses et sa tristesse par rapport à une vie de famille qui, on ne se le cachera jamais, est remplie d'imprévus médicaux qui bouleversent constamment notre tranquillité d'esprit, si tranquillité il y a... 

Je sais que ses amis savent écouter et j'espèrent qu'ils trouveront les bons mots pour encourager X-Man qui, je le constate par de nombreux gestes de sa part, rame très fort dans une mer de petites et grandes angoisses en ce moment...

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Et ça m'a fait réfléchir un maximum à propos des relations de couple.

Avec X-Man, nous avons traversé des montages d'événements difficiles. Nous avons toujours su (ou presque) trouver les mots pour nous soutenir, nous épauler et nous confronter surtout.

Et c'est dans cette approche que je trouve que notre relation en est une d'évolution.

Quand j'entends des couples se vanter qu'ils ne se chicanent jamais, je rigole... car il est clair qu'une des deux personnes se tait pour ne pas blesser l'autre. Mais se blesse-t-elle elle-même? Et ici, je ne parle pas du fait que pour être un couple fonctionnel, il faille s'engueuler, claquer des portes, s'obstiner jusqu'aux petites heures du jour... Non je parle ici du besoin essentiel de parler de soi. De son point de vue. Et d'avoir cette latitude naturelle pour le faire.

Car n'est-il pas primordial de pouvoir exposer ses idées, de ne pas toujours être d'accord avec l'autre et de pouvoir s'exprimer sur tous les sujets???

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Ça me fait capoter, quand j'entends, dans mon entourage, des femmes me raconter leurs histoires noires avec leur mari/homme/conjoint.

Et en cette soirée où je retrouve mon plaisir d'écrire, j'ai envie de me vider le coeur de ce trop plein d'amertume face à ce genre de discours. À défaut de pouvoir régler les conflits des autres, je peux au moins les décharger de mon coeur et espérer qu'au détour, mes mots trouveront une résonnance quelconque chez une personne qui pourrait souffrir en silence. 

Je vous mets ici plusieurs exemples pour que vous puissiez mieux suivre mon indignation.

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- Une femme m'a raconté que quand son mari lui manque de respect, elle se tait. Quand je lui demande : "Pourquoi?" Elle me réponde : "Bof, ça ne sert à rien de le lui dire, il ne m'écoute jamais. Ça ne l'intéresse pas.".

- Une autre femme m'a raconté que quand elle dit à son mari qu'il lui manque de respect, il lui répond : "C'est toi qui es susceptible, je ne fais que des blagues et tu ne les comprends pas. Tsé. J'ai toujours été direct avec toi, c'est pas à mon âge que je vais changer. Mais toi, tu pourrais enfin finir par me comprendre, non?".

- Une femme m'a raconté que son homme l'oblige à lui cuisiner des collations maison chaque dimanche matin, parce que sa mère à lui, elle faisait ça pour son père. Quand je demande à cette femme si ça lui "tente" de faire ça, elle me répond : "Non...  Mais je le fais pareil parce que sinon, il passe la semaine à chialer que ses collations sont dégueulasses et je n'ai pas envie de l'entendre chialer sur ça en plus".

- Une femme m'a raconté que son homme lui coupe sans cesse la parole lorsqu'ils sont en compagnie d'amis. Quand je lui demande "Ben voyons, pourquoi tu le laisses faire???", elle me répond : "Ben, je ne suis pas capable de le dire devant les autres... Je passerais pour quel genre de femme?".

- Une femme m'a raconté que son homme la boude si elle refuse de lui faire une fellation chaque matin. Quand je lui demande si elle se sent respectée, elle me répond : "Non... mais tsé, il faut que je sache m'oublier parfois pour lui faire plaisir. C'est ça être en couple...".

- Une femme m'a raconté qu'elle ne peut pas manger un dessert le soir, dans un resto en compagnie d'une amie, car son mari sera fâché qu'elle en ait mangé un sans lui. Car "c'est leur rituel à eux, de manger un dessert ensemble le soir. Et aussi, il ne veut pas l'entendre se plaindre qu'elle se trouve grosse si elle mange des cochonneries le soir, tsé".

- Une femme m'a raconté que son mari lui a dit qu'elle ne serait plus jamais belle, puisqu'elle est désormais vieille. Quand je lui demande : "Hein??? Mais tu l'as giflé? Tu l'as quitté???", elle me répond en pleurant : "... Non... c'est vrai que je suis vieille... ".

- Une femme m'a raconté que lorsqu'elle magasine seule et qu'elle s'achète des vêtements, elle pense toujours à son homme... Elle se demande s'il la trouvera belle et elle hésite beaucoup à acheter quelque chose sans lui demander son avis... Si son homme lui dit que c'est laid, elle retourne le vêtement au magasin. Quand je lui demande : "Qu'est-ce que tu fais de tes propres goûts?", elle me répond : "Ben tsé, c'est lui qui me regarde et il me répète tellement souvent que je suis belle... alors je ne veux pas le décevoir... et il m'aide à m'améliorer dans mes choix. Je dépense moins de cette façon aussi...".

- Une femme m'a raconté que son mari l'avait trompée, mais que finalement, la fille ne voulait pas de lui. Alors il est resté parce que tsé, il ne veut pas finir sa vie tout seul. Quand je lui demande, à cette femme "prix de consolation" pourquoi diable elle ne fait pas ses valises, elle me répond : "Bof... je n'ai pas la force. Il m'a détruite et si je m'en vais, il me fera sentir coupable d'être rancunière et tout le monde croira que je suis la vilaine dans l'histoire... ".

- Une femme m'a raconté que son mari l'oblige à prendre sa douche chaque soir car sinon, elle salira le lit si elle se couchait sans se laver. Quand je lui demande si elle préfère prendre sa douche le matin avant d'aller travailler, elle me répond : "Oui... surtout que mes cheveux ne sont jamais beaux quand je me lève... mais lui, il prend sa douche LE MATIN et comme je dois m'occuper des enfants et de tout le reste, je n'aurais pas le temps... dans le fond, ça m'adonne bien mieux de prendre ma douche le soir et je me suis habituée à me coucher les cheveux mouillés, car je suis bien souvent trop fatiguée pour les sécher au séchoir... et le bruit l'agresse... tsé, il a sa journée dans le corps...".

- Une femme m'a raconté que son mari la contredisait sur TOUT. Aussitôt qu'elle parle, il dit le contraire. Il lui dit qu'elle n'a pas raison. Qu'elle est négative. Qu'elle radote. Quand je lui demande pourquoi elle reste avec lui, si elle est ainsi muselée, elle me répond : "Bof, tu sais... ça fait 50 ans qu'on est marié et on ne changera pas un vieux singe... " Quand je lui rappelle qu'elle m'a dit qu'elle pleurait tous les soirs tellement elle se sentait diminuée, elle m'a répondu "Ben voyons... tu dramatises toujours... ".

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Ouf.

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Ça me fait réellement souffrir de constater que nombres de femmes gardent le silence sur des comportements pourtant abusifs et fichtrement irrespectueux envers leur intégrité. J'oseraie même évoquer le mot "violence" pour parler de ces phrases dont on ne parle pas... 

Dans une société où l'on parle pourtant de parité pour plaire aux politiciens, dans une société où les féministes veulent que l'on dise "elle pleut, elle neige" parce qu'il y en a marre de la domination masculine jusque dans les mots (à l'aide!), combien de femmes de taisent parce que, bof...

Combien de femmes pleurent en silence.

Combien de femmes hurlent et ne se font pas entendre. Parce que bof, les femmes, c'est réputé pour être hystérique.

Quand ces femmes me racontent leurs histoires, je me hérisse. Je me fâche à leur place. Et je constate que ça ne donne souvent rien. Ma colère ne les atteint pas. Ma fougue les fait plutôt rigoler.

Elles me remercient d'être là pour elles, de les faire rire quand elles sont tristes...

J'aimerais tant que ces femmes aux coeurs abîmés prennent conscience qu'être en couple, c'est certes une aventure exigeante, mais c'est avant tout une aventure d'échanges, de respect et de grande humilité.

J'aimerais tant, parfois, ouvrir des refuges pour toutes ces femmes qui vivent des petits et grands drames qui malheureusement, ne sont pas assez importants pour que la société en fasse une priorité.

J'aimerais tant avoir un scanner et faire des photos de tous les bleus internes qu'elles ont sur l'âme pour leur montrer qu'elles ont de réelles douleurs. Qu'elles doivent se soigner, se guérir, se rebâtir.

J'aimerais tant que ces femmes aient eu mon petit courage de se choisir pour un bref moment... même si dans mon cas, mon corps n'a que des bleus extérieurs causés par ma maladresse à foncer partout... 

Aucune blessure morale ne m'est causée par X-Man parce que c'est un homme respectueux. Qui a comme moi, ses défauts et ses qualités. Et on sait se reconnaître. Et bien que je m'en plaignais cette semaine, on parle énormément.

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Avec X-Man, je me sens libre.

Et j'espère fortement que lui aussi.

Car le jour où l'autre devient une prison, il faut savoir où est la clé...

Il faut savoir la prendre, la tourner dans la serrure et sortir à temps.