Cette semaine en a été une de « maladie », puisque X-Boy souffre de deux otites très bien installées qui nécessitent et du repos, et des antibiotiques pour le guérir... J'ai donc choisi de le garder à la maison afin que ses oreilles n'aillent pas se remplir des cris, des pleurs, des écholalies, des éclats de rage ou de joie de ses collègues d'école qui sont, tous à leur manière, différents et pareils à la fois...
Tout au long de la semaine, je me suis questionnée à savoir comment le silence pouvait guérir un humain, si, selon tant d'experts en psychologie, il faut « nommer » ses émotions, « verbaliser » sa douleur, « exprimer à voix haute » son ressenti pour libérer son esprit des pensées négatives qui peuvent ainsi nous habiter.
Que fait alors une personne aphone pour s'exprimer ? Elle utilise le langage des signes. Que fait alors une personne aveugle ? Elle utilise sa voix, un clavier ou le braille. Que fait alors une personne paralysée ? Elle utilise, selon ses capacités, un tableau de communication qui permet à ses interlocuteurs d'avoir accès à ses pensées.
Mais que fait un enfant non-verbal (oh le terme pour dire qu'il ne parle pas, hein?) et qui a une déficience intellectuelle ? Comment peut-il dire, mettre en mots, en phrases, en paragraphes, en anecdotes, en historiettes et même en souvenirs tout ce qu'il vit à l'intérieur ?
Sait-il à quel point il en vit, justement, des vagues, dans son grand coeur ?
Sait-il reconnaître les différentes émotions qui peuvent, si souvent, prendre toute la place dans nos pensées ?
Ressent-il les nuances entre la hâte, l'espoir, l'amitié et l'amour ?
Sait-il, au fait, qu'il n'y a pas que l'amour et la douleur dans sa vie ?
Car quand je regarde au fond de ses yeux, c'est tout ce que je vois. De l'amour pur - un abandon à nos sourires si sincères - et de la douleur quand ça lui prend - une lutte perpétuelle entre le bien et le mal qui l'assaille si souvent sans le prévenir. (Pourrait-il le sentir arriver, ce mal ? Ou se laisse-t-il envahir, par trop de gentillesse à tous égards ?)
Moi qui aime tant écouter les récits des autres, leur poser des questions, comprendre leurs réactions (même si parfois, elles sont contraires aux miennes), je n'ai jamais pu - et ne pourrai jamais - écouter fiston me raconter ses conquêtes, ses victoires, ses craintes, ses angoisses, ses prises de conscience, ses blagues d'enfant, ses mondes imaginaires remplis de personnages et de magie...
Parfois, comme en ce début d'après-midi tranquille où X-Boy se promène à quatre pattes de l'entrée de la cuisine à sa chambre en traînant avec lui un simple plat de plastique transparent, je me ramasse les émotions et je les pleure tout doucement en le regardant s'émerveiller d'un contenant si morne et sans intérêt autre pour nous tous, humains ordinaires, que de servir de récipient pour mettre des restants - ou des vis et des écrous - tout dépend de notre occupation...
Je me ramasse les émotions et je les brasse sur mon clavier pour les laisser aller, pour m'en libérer. Parfois, comme aujourd'hui, je me sens perdue entre tant de souffrance de ne pas avoir accès aux mots de mon fils, à sa jolie voix qui pourrait me dire « maman » et « ah, arrête de me regarder de même ! » et tant d'affection pour un petit être qui, justement, me permet d'entrer dans son univers avec tant de facilité.
Plusieurs fois par jour, lorsqu'il est avec moi, je peux m'étendre ou m'asseoir à ses côtés sans mot dire et juste en lui tendant la main. Bien souvent, cela prendra une seconde et sans même la regarder, il saisira cette dernière et la soulèvera pour la faire monter et descendre, pour la balancer dans l'air - un de ses jeux favoris. Puis, selon son rythme, cela prendra deux, ou six, ou sept minutes avant qu'il ne me regarde et me sourie. Et alors, il pourra me faire un petit rire, un petit son grave ou un looooong son aigu, tout dépendra de ... de quoi, au juste ? Je ne suis pas certaine.
Après qu'il m'aura enfin regardée, si cela me tente - et ça me tente souvent - je me mettrai soit à lui parler de notre journée, de ce que l'on fera demain, de ce que l'on mangera tantôt, soit à lui raconter mes peurs ou mes joies du moment, soit à lui fredonner plein de chansons -réelles ou inventées sous le coup de l'émotion... et nous pourrons rester ainsi plusieurs minutes, jusqu'à une quarantaine parfois. Tout le long, il m'aura flatté la main, l'aura tenue dans tous les sens et son sourire quittera rarement son visage - sauf pour cesser de respirer, mais ça, c'est sa façon à lui - et j'aurai oublié, pendant cet épisode, de chercher des réponses à toutes les questions qui me hantent et me tenaillent.
Quand j'ai envie de hurler d'ennui à cause du silence qui règne dans notre maison et notre relation, je pense à tout ce que les mains et les yeux de X-Boy me font entendre. Il n'y a que moi - et ceux qui savent écouter - pour les entendre, ces sons de l'intérieur. Il n'y a que lui pour les émettre.
Parfois, lors d'un après-midi tranquille où la musique classique envahit la maison - car X-Boy a troqué le bruit d'un plat cogné contre le mur pour une rasade de câlins à un oreiller à taie-de-hiboux - je souris largement, je soupire et je me dis que j'ai de la chance...
J'ai de la chance d'avoir donné vie... à un garçon si éloquent et si silencieux à la fois.
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